Mes amies les cigales
À l’âge de neuf ans, attraper les cigales, je savais faire, et trouvais ces captures amusantes.
Chez nous, dans le silence de notre « campagne », ces hémiptères étaient facilement détectables de par les gzzz-gzzz intermittents du mâle pour appeler la femelle, bien connu des Provençaux. Moi, faisant référence à la fable de La Fontaine, croyais évidemment qu'elles chantaient tout l'été seulement pour ce plaisir-là, puis, se trouvant fort dépourvues, mouraient de faim quand la bise fut venue.
La première approche m’était facile, mais devenait délicate au fur et à mesure que se réduisait l’espace entre ce craqueteur très méfiant et moi. Je savais avoir été détecté quand, m'avançant toujours plus lentement pour ne pas effrayer ma proie, celle-ci, soudain sur le qui-vive, arrêtait ses vocalises, prête à s'envoler.
La cigale a un grand champ de vision, mais n'a quand même pas des yeux derrière la tête. Je le savais par expérience. Je devais donc m’approcher par derrière exactement, puis, l'insecte à portée de main, le happer d'un geste vif, comme on attrape une mouche. Une fois sur deux, ça marchait. Le succès survenait quand la cigale s'envolait à la rencontre de ma main, l'échec lorsqu'elle fuyait dans l'autre sens.
Une autre méthode qui marchait mieux consistait à plaquer prestement la main sur le dos de la cigale de façon à l'immobiliser avant de l'empoigner, mais j'avais fini par renoncer à cette façon de faire car, neuf fois sur dix, la bête se trouvait si bien estourbie par la violence du choc que je ne tenais plus qu'un insecte agonisant, rendant ma prise sans intérêt.
Que gagnais-je en ces captures ? La satisfaction d'avoir capturé une bestiole qui, de par son ramage amusant, avait un côté magique. Également, fermement tenue par les ailes, je parvenais à la faire chanter en lui grattouillant l'abdomen avec un brin de paille. Je ne comprenais pas pourquoi une cigale remettait ses gzzz-gzzz lorsqu'on lui grattait le ventre, alors qu'elle ne pouvait qu'être terrorisée par le fait même de sa capture, mais ainsi en était-il toujours, et le constater en riant me suffisait.
Puis, lorsque la lassitude venait, je rendais «délicatement» la liberté à cette pauvre bête forcée de chanter... non sans lui avoir planté un brin de folle avoine, ou un espigaou, dans le derrière, pour suivre des yeux son vol devenu lourd et lent, et rire aux éclats de cette sorte d'hélicoptère qui finissait par s'écrouler d'épuisement et de douleur, pour, inéluctablement, mourir à la façon des suppliciés du pal.
Inutile de préciser que je ne partage pas cette façon de concevoir l'amitié, et que je n'ai jamais rien fait de pareil!
Les jeunes garçons sont cruels. Une fille ne ferait jamais ça!!!!
Je vous embrasse.